Figure de la littérature africaine et ancien ministre, Cheikh Hamidou Kane est mort samedi 3 octobre 2026 à l’âge de 98 ans. © Sophie Bassouls/Bridgeman Images

Cheikh Hamidou Kane, l’homme qui avait fait de l’ambiguïté une arme

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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L’auteur de L’Aventure ambiguë, immense classique de la littérature africaine francophone, est mort samedi 3 octobre à Dakar, à l’âge de 98 ans. Écrivain, philosophe, haut fonctionnaire et ministre, il aura traversé près d’un siècle d’histoire africaine en portant une question devenue universelle : comment entrer dans la modernité sans abandonner ce que la colonisation voudrait faire oublier ?

Il y a des livres qui racontent une époque. Et puis ceux qui continuent de lui poser des questions, longtemps après que les hommes qui l’ont faite ont disparu. L’Aventure ambiguë, publié en 1961 chez Julliard, appartient à cette seconde catégorie, et son auteur, Cheikh Hamidou Kane, est mort samedi 3 octobre au soir à Dakar, à l’âge de 98 ans. Le décès de cet écrivain et ancien ministre a été annoncé dimanche par les autorités sénégalaises, et le président Bassirou Diomaye Faye lui a rendu hommage, estimant que son œuvre avait donné à plusieurs générations d’Africains « les mots pour penser » la nécessité de s’ouvrir au savoir du monde sans perdre son identité.

Pour autant, Kane n’était pas seulement l’auteur d’un roman devenu un grand classique. Il était aussi et surtout, l’un des derniers représentants d’une génération qui avait grandi sous la colonisation, étudié dans les institutions françaises, participé aux combats intellectuels précédant les indépendances, puis contribué à bâtir les États africains nouvellement souverains. Chez lui, la littérature et la politique n’étaient pas deux vies séparées, mais procédaient d’une même interrogation : que faire de ce que l’histoire avait imposé, sans renoncer à ce que l’on était ?

De Matam à la Sorbonne, une double formation

Cheikh Hamidou Kane naît le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, au bord du fleuve Sénégal, dans une famille musulmane peule. Son enfance se déroule entre l’enseignement coranique et l’école française. Cette double formation allait devenir l’un des ressorts fondamentaux de sa pensée. Il ne découvrira jamais l’Occident comme un monde totalement étranger, il en connaîtra la philosophie, la littérature et les institutions tout en restant profondément enraciné dans l’univers religieux et culturel qui fut le sien.

À Dakar, au lycée Van-Vollenhoven — devenu depuis le lycée Lamine-Guèye —, il obtient son baccalauréat. En 1951, il commence des études de droit et de lettres à l’Institut des hautes études de Dakar. Puis vient Paris. À la Sorbonne, il étudie le droit et la philosophie et obtient deux licences. En 1956, il décroche également le diplôme de l’École nationale de la France d’outre-mer, l’institution qui formait alors une partie des cadres de l’administration coloniale.

Le paradoxe est déjà là : pour conquérir une liberté intellectuelle, il lui faut aussi maîtriser les outils du système qui administre encore son pays. Dans un entretien accordé au Monde en 2018, Kane racontait cette expérience sans masquer ses contradictions. La France, disait-il, était à la fois le pays du savoir auquel il voulait accéder, et celui d’un colonialisme dont il avait subi le mépris. À la Sorbonne, il découvre pourtant des professeurs et des étudiants français qui lui permettent de distinguer la civilisation européenne de la violence du système colonial. Cette expérience deviendra la matière même de son œuvre.

L’Aventure ambiguë, ou le vertige de l’école des Blancs

Écrit dès 1952, L’Aventure ambiguë ne paraît qu’en 1961. Le roman raconte le destin de Samba Diallo, jeune garçon issu du pays des Diallobé, élevé dans la tradition coranique avant d’être envoyé à « l’école des Blancs ». À Paris, il découvre la philosophie occidentale, mais aussi le vertige d’une culture qui risque de le couper de son propre monde.

Le roman n’est pas un simple récit de confrontation entre l’Afrique et l’Europe. Il est plus troublant que cela. Kane ne propose ni retour romantique à un passé idéalisé ni conversion enthousiaste à la modernité occidentale. Il met en scène le déchirement d’un homme pris entre plusieurs systèmes de pensée, plusieurs appartenances, plusieurs manières de concevoir le savoir et la vérité.

C’est précisément ce qui explique sa longévité. Le livre obtient le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962 et devient l’un des grands textes de la littérature africaine. Traduit dans plus d’une quarantaine de langues selon l’Agence de presse sénégalaise, il est étudié dans les lycées et les universités bien au-delà du continent africain. L’OIF soulignait déjà, en 2011, qu’il avait été traduit dans plus de trente langues et enseigné dans de nombreuses universités.

Plus de soixante ans après sa publication, la question de Samba Diallo n’a pas disparu. Elle s’est même déplacée. Elle concerne désormais les héritiers des migrations, les étudiants africains en Europe, les sociétés postcoloniales, les enfants de la diaspora et tous ceux qui doivent composer avec plusieurs langues et plusieurs mémoires.

Entre Césaire et Senghor, une autre voix de l’Afrique

Il serait pourtant trompeur de placer automatiquement Cheikh Hamidou Kane dans le mouvement de la négritude. Celle-ci est alors l’un des grands courants intellectuels de la contestation du racisme colonial. À Paris, dans les années 1930, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon-Gontran Damas contribuent à faire émerger cette pensée qui cherche à réhabiliter les cultures et les valeurs du monde noir face au discours colonial qui les dévalorise. Senghor définira plus tard la négritude comme la « personnalité collective négro-africaine » et l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir. Kane appartient à cette même génération historique, il partage avec elle la volonté de sortir du mépris colonial et fréquente, à Paris, le même univers intellectuel. Mais il ne se revendique pas pour autant comme un écrivain de la négritude. Il l’a lui-même expliqué avec une grande netteté au Monde en 2018.

Le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, qu’il lit à 16 ans, le marque profondément. Il dit adhérer à la révolte portée par la négritude. Mais il se montre plus réservé à l’égard de Senghor, dont il juge la dénonciation du mépris colonial moins radicale que celle de Césaire. Cette distance est essentielle pour comprendre Kane. Là où la négritude cherche notamment à réhabiliter une identité noire collective, L’Aventure ambiguë s’intéresse davantage à ce qui se produit lorsque deux univers de pensée se rencontrent — et parfois se fracassent. Kane n’écrit pas seulement « nous sommes noirs ». Il interroge sur ce qui arrive à un individu lorsqu’on lui apprend que la civilisation dans laquelle il a grandi serait inférieure à celle qu’on lui demande désormais d’adopter. La nuance est considérable, car elle fait de Kane un compagnon de route de la négritude davantage qu’un de ses théoriciens.

Senghor, le président, et Kane, le bâtisseur de l’État

La proximité entre les deux hommes est aussi politique. Après l’indépendance du Sénégal, proclamée en 1960, Kane devient gouverneur de Thiès, puis haut-commissaire général au Plan en 1961 et ministre du Plan en 1962. Il quitte le gouvernement après la crise politique de décembre 1962 qui oppose le président Léopold Sédar Senghor au président du Conseil, Mamadou Dia.

Kane ne disparaît pourtant pas de la vie publique. Il rejoint l’UNICEF et devient directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, à Lagos puis à Abidjan. Il travaille ensuite au Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa, dont il devient vice-président. De retour au Sénégal, il dirige Dakar-Marine et s’engage auprès de l’ONG Enda Tiers-Monde. Il reviendra au gouvernement comme ministre du Développement industriel, puis du Plan et de la Coopération, fonctions qu’il occupera jusqu’en 1988. Son parcours révèle ainsi la figure singulière d’un écrivain qui ne s’est jamais contenté de commenter la décolonisation depuis les marges, mais qui a participé concrètement à la construction du Sénégal indépendant et aux politiques de développement du continent.

Il partage avec Senghor cette volonté de penser l’Afrique dans le monde, mais leurs chemins intellectuels divergent. Senghor croit à la possibilité d’un universel nourri par la rencontre des cultures et fait de la langue française un instrument de ce dialogue. Kane, lui, demeure davantage hanté par le prix que cette rencontre peut faire payer à ceux qui la vivent.

La langue française, outil colonial devenu langue littéraire

C’est ici que son rapport à la francophonie devient particulièrement intéressant. Kane écrit en français. Non parce que la langue aurait été neutre dans l’histoire coloniale, mais parce qu’elle est devenue l’un des instruments dont les intellectuels africains se sont emparés pour produire leur propre récit. Son français est celui d’un écrivain profondément nourri de philosophie, de littérature classique et de culture peule et musulmane.

Il ne faut toutefois pas lui prêter le même rôle de défenseur institutionnel de la langue française que celui joué par Senghor. Ce dernier fut l’un des grands artisans de la Francophonie politique et défendit explicitement l’idée d’un espace international construit autour du français. L’Académie française rappelle qu’il avait commencé à dessiner les contours de cette Francophonie dès les années 1960 et qu’il en fut l’un des principaux précurseurs.

Kane occupe une autre place : celle d’un écrivain qui a montré, par son œuvre, que le français pouvait devenir une langue de réflexion africaine sur elle-même. Et l’OIF ne s’y est pas trompée. En juin 2011, elle l’invite à Paris pour célébrer les cinquante ans de L’Aventure ambiguë. La rencontre, organisée au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie avec l’Association des écrivains de langue française et l’École normale supérieure, place son roman au cœur d’une réflexion sur le dialogue des cultures, la transmission des mémoires et la construction d’un universel partagé.

La Francophonie de Kane est donc plus celle d’une littérature à part entière que celle d’un drapeau linguistique, avec certes une langue héritée de la colonisation, mais transformée par ceux qui l’ont reçue et qui l’ont utilisée pour raconter leur propre histoire.

De Samba Diallo aux écrivains d’aujourd’hui

Kane n’a publié que deux romans. Après L’Aventure ambiguë, il faut attendre 1995 pour voir paraître Les Gardiens du temple, écrit en réalité dès 1963. Le second livre reprend certaines des questions du premier. Son personnage principal, proche d’un Samba Diallo ressuscité, possède à la fois une solide formation religieuse et une éducation occidentale. Il devient ingénieur agronome et met son savoir au service du pays indépendant. Kane y esquisse ainsi une réponse moins tragique au dilemme de son premier roman : il serait possible de recevoir les savoirs venus d’ailleurs sans renoncer à son socle culturel.

Son influence, elle, ne s’est jamais limitée au nombre de livres publiés. Fatou Diome a été présentée par RFI comme une « digne héritière » de Sembène Ousmane et de Cheikh Hamidou Kane. Son Ventre de l’Atlantique, publié en 2004, déplace vers les migrations contemporaines la question de l’ailleurs, de l’exil et du rapport entre l’Afrique et l’Europe.

Chez Mohamed Mbougar Sarr, l’héritage est encore plus explicite. Le prix Goncourt 2021 a raconté que L’Aventure ambiguë figurait parmi les livres qui avaient changé sa vie. Dans une série de podcasts produite par ARTE, il explique également que lorsqu’il écrit en français, il transpose dans cette langue l’imaginaire de ses langues maternelles et reprend lui-même l’expression d’« aventure ambiguë » pour décrire son rapport à la langue française, héritage de la colonisation.

La filiation ne signifie évidemment pas reproduction. Les écrivains contemporains ont déplacé le centre de gravité de cette littérature : migration, diaspora, homosexualité, violences politiques, mémoire, féminisme, génocide, mondialisation, langues africaines. Mais la question inaugurale demeure étonnamment proche de celle posée par Kane : comment parler depuis plusieurs mondes sans devoir en abandonner un ?

Une œuvre courte, une question immense

C’est peut-être là que réside la véritable postérité de Cheikh Hamidou Kane. Il n’a pas cherché à produire une œuvre abondante. Deux romans auront suffi à installer son nom dans l’histoire de la littérature africaine. Il a ensuite choisi le silence relatif de la vie publique, du travail international, de la réflexion et de la transmission.

En 2018, lorsqu’il reçoit Le Monde dans sa villa dakaroise, il a 90 ans. Il parle alors de l’Afrique, de la colonisation, de la religion, de Cheikh Anta Diop, de Joseph Ki-Zerbo, de Senghor et de Césaire avec la distance de celui qui a vu disparaître presque tous les protagonistes de sa jeunesse. Il affirme avoir « survécu » à son propre « périple » entre l’Afrique et la France et défend l’idée que les cultures africaines et européennes peuvent avoir beaucoup en commun, à condition que le rapport entre elles ne soit pas organisé par la domination.

À Dakar, samedi soir, une génération s’est éteinte avec lui. Mais Samba Diallo, lui, n’a pas fini de marcher entre deux mondes. Son hésitation demeure la nôtre : que faut-il apprendre au monde sans oublier ce que le monde a tenté de nous faire oublier ? C’est cette question, plus que son appartenance à une école littéraire ou à une institution, qui fait de Cheikh Hamidou Kane l’un des grands écrivains africains du XXe siècle, et une voix toujours présente dans la littérature francophone du XXIe.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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