La route serpente entre les champs, longe la Loire, s’éloigne progressivement de Paris et de son agitation. À Bonny-sur-Loire, le paysage devient plus silencieux, presque méditatif. C’est là, dans un centre discret posé au milieu de la campagne, que Khenpo Könchok Tashi Rinpoche reçoit ses visiteurs.
C’est un homme jovial qui nous accueille ce 9 juin 2025, le regard pétillant et le sourire facile. Sa silhouette paisible est coiffée de longues mèches, semblables à des dreadlocks, traces visibles d’années de retraites et de pratiques ascétiques. Son rire est fréquent, sa parole mesurée. Ses cheveux, longs et noués sur le sommet de sa tête, comme des lianes de silence, rappellent les ermites des montagnes, ceux qui renoncent au monde sans jamais cesser de l’aimer. Ses longues mèches, formées au fil des années, évoquent surtout les yogis de l’Himalaya, dont l’apparence témoigne d’un détachement profond plus que d’une volonté d’affirmation.
Bonny-sur-Loire, un havre de paix
Le Maître, ne se laisse pas rencontrer facilement. Avant de s’asseoir face à lui, il a fallu patienter, contourner les silences, attendre que les portes s’entrouvrent, car Khenpo Könchok Tashi Rinpoche ne parle pas à tout le monde. Entre ses nombreux voyages et la barrière de la langue, la mise en relation n’a pu se faire que grâce à Aline Mazarin, et l’entretien n’aurait pas existé sans l’aide précieuse du traducteur Lesly Alcan.
Dans son centre de Bonny-sur-Loire, les visiteurs eux marchent sur la pointe des pieds. Dans le jardin, certains se font discrets, comme s’ils savaient qu’ils entraient dans un lieu où l’on vient chercher des réponses et se dépouiller des questions. Dans la salle d’enseignement, un groupe de disciples et de curieux venus de France, de Belgique ou d’ailleurs s’installe sur des coussins. Certains sont là depuis l’aube, voire la veille. D’autres, pour la première fois. Certains sont pratiquants aguerris, d’autres novices.
Tous sont venus écouter le maître tibétain. Tous l’écoutent avec une attention rare, suspendus à ses mots comme à des perles qu’on enfile sur le fil de leur propre quête. Ici, le silence est dense, presque habité. Lui, Rinpoche, parle, et le temps se fige.
La cuisine, autre lieu d’enseignement
Au Mila Rechen Center, l’enseignement ne se limite pas à la salle de méditation. Il se poursuit ailleurs, dans un espace plus inattendu : la cuisine. C’est là, entre une marmite fumante et des mets alignés sur une table, que les échanges se font plus spontanés. Les nonnes et les disciples coupent les légumes, servent le thé, dressent les assiettes. Le maître circule, plaisante, s’arrête pour quelques mots. Les rires éclatent plus facilement qu’au moment des enseignements formels.
Les repas sont simples, végétariens, partagés sans hiérarchie visible. On s’assoit côte à côte, novices et pratiquants chevronnés, bénévoles et visiteurs de passage. La conversation glisse de considérations pratiques à des questions plus intimes. Une interrogation sur la méditation surgit entre deux bouchées. Une explication, parfois, naît d’un geste ordinaire.
Dans cette convivialité discrète, quelque chose se joue qui dépasse la transmission doctrinale. La cuisine est un prolongement du Dharma : un espace où l’attention, la générosité et la présence prennent une forme concrète. Khenpo Könchok Tashi Rinpoche insiste souvent sur la joie et la bienveillance comme pratiques quotidiennes. Ici, elles ne sont pas théorisées. Elles se vivent, simplement, autour d’une table.
C’est dans ce décor simple, mais chargé de ferveur, que nous avons rencontré le Maître. Pour comprendre ce qui, dans cet homme, attire autant qu’il apaise. Pour découvrir comment, à travers ses retraites de douze années et son enseignement du Mahamudra, il transmet un art de vivre plus qu’une religion. Un de ses souhaits, est de proposer un commentaire dans, Les 100 000 chants de Milarepa. Milarepa (XIᵉ siècle) est l’un des yogis les plus vénérés du Tibet. Ces poèmes spirituels réunis dans cet ouvrage, sont à la fois des enseignements profonds et des témoignages d’une vie de renoncement, d’extase mystique et de sagesse.
Des échanges riches sur son parcours exceptionnel, sa méthodologie, et la manière dont il tisse un lien entre tradition et modernité.
Un yogi repenti devenu poète mystique
Milarepa, figure majeure du bouddhisme tibétain, est souvent présenté comme l’archétype du yogi ermite. Son existence relève presque du mythe : un jeune homme initié à la magie noire, qui, dans un désir de vengeance, provoque la mort de ses ennemis avant de se repentir et de se consacrer entièrement à la quête de l’éveil. Retiré dans les grottes de l’Himalaya, il chante ses expériences spirituelles. Ses chants ne sont ni des sermons ni des traités philosophiques, mais des poèmes spontanés, chantés pour ses disciples, pour les divinités ou pour lui-même.
Ce sont ces compositions, réunies sous le titre Les 100 000 chants de Milarepa, que la tradition tibétaine a conservées comme un trésor spirituel. Pour Khenpo Könchok Tashi Rinpoche, ces poèmes constituent une cartographie de l’esprit humain : ils décrivent les obstacles intérieurs, les illusions, la joie de la pratique, et la possibilité d’une transformation radicale.
Pourquoi commenter aujourd’hui un texte du XIᵉ siècle ?
Le projet de Rinpoche est ambitieux : commenter, chant après chant, un corpus immense, vers après vers. L’objectif n’est pas académique. Il s’agit d’une tentative de traduction spirituelle : faire dialoguer la mystique tibétaine avec les préoccupations contemporaines. « Le simple fait d’écouter ces chants peut libérer en sept vies », affirme-t-il avec sérieux, dans une formule qui peut surprendre un public occidental rationaliste. Mais derrière cette affirmation, il défend une idée simple : les chants de Milarepa ne sont pas réservés aux bouddhistes. Ils peuvent être lus comme une exploration de la conscience, utile à des scientifiques, des psychologues ou des chercheurs en sciences sociales.
Selon lui, ces poèmes offrent des outils pour comprendre la perception, la peur, la joie, l’attachement, autant de thèmes au cœur des sociétés modernes.
Du streaming au livre : la transmission en question
Quand nous lui demandons pourquoi en faire un livre, alors qu’il enseigne déjà en streaming vidéo ?
La réponse est nette : l’écrit traverse le temps. « Les vidéos se perdent, les livres restent. » Comme les soutras du Bouddha, qui n’auraient jamais traversé les siècles sans l’écrit. “ces chants ne sont pas réservés aux bouddhistes. Tout le monde peut y piocher un mode d’emploi pour apprivoiser la peur, retrouver la joie“.
Les soutras du Bouddha n’auraient pas survécu sans les manuscrits, rappelle-t-il. Les plateformes numériques, elles, sont éphémères. Publier un commentaire des 100 000 chants relève donc d’un geste de conservation culturelle autant que d’un projet spirituel. Il s’agit d’inscrire cette tradition dans la durée, de la rendre accessible à un public qui ne viendra jamais dans un centre bouddhiste. « Le simple fait d’écouter ces chants, dit Khenpo Könchok Tashi Rinpoche, peut libérer en sept vies. »
Scientifiques, sociologues, médecins : tous, selon lui, y trouvent une cartographie de l’esprit. Les chants de Milarepa détaillent la perception, décortiquent la pensée, donnent un mode d’emploi pour apprivoiser l’angoisse. Et rappellent, mine de rien, que la générosité et la joie ne sont pas des concepts, mais des pratiques. D’où l’urgence du livre.
Dans la bouche de Rinpoche, le projet prend une dimension presque politique au sens large : offrir des ressources intérieures dans une époque marquée par l’anxiété, la fragmentation et la perte de repères.
Il insiste sur la générosité et la joie comme pratiques concrètes, non comme concepts abstraits. « Je veux que ces chants soient utiles maintenant, en France, en Occident. Qu’ils aident à calmer l’esprit, qu’ils se diffusent. »
Le livre serait ainsi une sorte de « manuel de survie intérieure », un objet à la fois spirituel et culturel, destiné à circuler bien au-delà des cercles bouddhistes. Et tant pis si ça ressemble à un pari fou : commenter un texte de 100 000 vers, l’un après l’autre, comme on sculpte une montagne à la petite cuillère.
Un héritage vivant
Dans la salle de Bonny-sur-Loire, le temps semble suspendu. Neuf siècles après Milarepa, un maître tibétain, installé dans la campagne française, reprend le flambeau. Il rit, commente, traduit, interprète. La transmission est fragile, lente, patiente. Commenter un texte de 100 000 vers ressemble à une entreprise démesurée. Mais c’est précisément ce pari, presque fou, qui donne au projet sa portée symbolique : relier les grottes de l’Himalaya aux inquiétudes contemporaines, faire résonner une poésie mystique dans un monde saturé de bruit.
Milarepa chantait pour les dieux, pour ses disciples, parfois pour lui-même. Dans une cabane de pierre, il écrivait :
Je suis dans cette forêt touffue,
Le yogi est seul avec sa pratique,
Et je ne peux être plus heureux.
Neuf siècles plus tard, dans le Loiret, un maître rit en récupérant le refrain. Khenpo Könchok Tashi Rinpoche reprend le relais, avec ses dreadlocks, son rire, et surtout ce livre à venir. Comme une bouteille jetée à la mer.
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