Il y a les meetings, les tracts, les affiches, et puis il y a la photo de famille culturelle. À Paris, au lendemain du premier tour des municipales, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire peut compter sur un bataillon d’acteurs, de réalisateurs et d’intellectuels venus prêter leur voix à sa campagne. Une centaine de personnalités ont rejoint son comité de soutien, mélange de célébrités du cinéma et de figures de la société civile, dans un geste politique autant que symbolique.
Dans la liste, on croise une bonne partie du paysage culturel parisien, parmi lesquels, Laure Calamy, Camille Chamoux, Agnès Jaoui, Denis Podalydès, Sara Giraudeau ou encore le metteur en scène Stanislas Nordey. À leurs côtés, le réalisateur Cédric Klapisch et l’auteur-metteur en scène Alexis Michalik. Autant de noms familiers pour un électorat urbain, diplômé, amateur de théâtre subventionné et de cinéma d’auteur.
Le message est clair : dans cette bataille municipale dominée par l’ombre de la candidate de droite Rachida Dati, qui n’a pas encore dit son dernier mot, le camp Grégoire entend aussi jouer la carte du front culturel. A noter que plusieurs de ces artistes avaient déjà soutenu la maire sortante Anne Hidalgo lors de campagnes précédentes.
Le comité des « bobos »… et des réseaux
Évidemment, la photographie n’a pas échappé aux sarcasmes. Sur certains plateaux télé, la liste de soutiens a été moquée comme une caricature du « Paris culturel », celui des théâtres publics, des plateaux de cinéma et des dîners rive gauche. Une critique résumée par certains commentateurs : le cliché du « bobo parisien » qui se mobilise pour sauver la mairie.
Sur les réseaux sociaux, Emmanuel Grégoire qui n’a cure de ces attaques, tient visiblement à faire savoir l’ampleur du soutien dont il bénéficie à gauche. Le socialiste a tenu à afficher ses remerciements, comme un pied de nez aux autres candidats. Le candidat a remercié publiquement plusieurs figures nationales comme Christiane Taubira, Alexis Corbière, Clémentine Autain, Pouria Amirshahi, Eva Joly ou encore Pierre Ouzoulias, mais aussi plusieurs maires de grandes villes comme Nathalie Appéré à Rennes, Grégory Doucet à Lyon, Nicolas Mayer-Rossignol à Rouen, Johanna Rolland à Nantes, Mathieu Klein à Nancy, Pierre Hurmic à Bordeaux ou Michaël Delafosse à Montpellier. Une manière pour l’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo de montrer que sa candidature dépasse les frontières du seul Parti socialiste et s’inscrit dans un arc plus large de la gauche urbaine, des écologistes aux insoumis, en passant par les élus locaux qui dirigent aujourd’hui plusieurs grandes métropoles.
Mais derrière les comédiens et les réalisateurs se cache aussi un réseau bien plus discret : celui des entrepreneurs et des acteurs de la société civile.
Thierry Déau, l’homme qui relie les mondes
Au sommet de ce comité de soutien trône Thierry Déau, qui en assure la coprésidence avec la gynécologue Ghada Hatem. Un choix qui est loin d’être anodin. Une sorte de Pierre Berger, mais version business international. Né à Fort-de-France, ingénieur formé à l’École des Ponts et Chaussées, Thierry Déau n’est pas un acteur de cinéma mais un poids lourd de la finance des infrastructures. Il est le fondateur et PDG de Meridiam, un fonds d’investissement international spécialisé dans les grands projets publics, transports, énergie ou équipements urbains.

Discret mais influent, l’entrepreneur martiniquais a bâti en une quinzaine d’années un empire financier et s’est imposé comme un acteur central de la finance des infrastructures en Europe et dans le monde. Sa présence à la tête du comité en dit long sur la stratégie de la campagne : associer le monde culturel, très visible, à un réseau économique et institutionnel capable de crédibiliser la candidature de Grégoire. Dans les coulisses, Déau incarne donc ce trait d’union entre les élites parisiennes à savoir entrepreneurs mondialisés, mécènes culturels et acteurs politiques.
Une bataille après l’autre
Emmanuel Grégoire lui a déjà réussi une première partie de son pari : sortir de l’ombre. Longtemps identifié comme le fidèle lieutenant de Anne Hidalgo à l’Hôtel de Ville, le candidat socialiste cherchait à exister par lui-même dans une campagne dominée par les figures nationales et les poids lourds médiatiques comme Rachida Dati. En réunissant autour de lui une centaine de personnalités du cinéma, du théâtre et de la société civile, de Laure Calamy à Agnès Jaoui, il a réussi à installer son nom dans le débat public et à donner une image identifiable à sa candidature. À défaut d’avoir encore gagné la bataille des urnes, le socialiste a déjà remporté celle de la visibilité. Et dans une campagne parisienne saturée de visages connus, il s’est offert, grâce à ce comité de soutien, une scène et un public.
Pour les autres candidats, pas de stars de cinéma, enfin, pas publiquement
Du côté de la candidate de Reconquête, Sarah Knafo, les soutiens artistiques existent mais restent plus rares et souvent plus discrets. La chanteuse Koxie — révélée en 2007 avec le tube Garçon — s’est engagée ouvertement dans la campagne, allant jusqu’à figurer sur la liste de la candidate aux municipales parisiennes. D’autres figures du monde culturel ont ponctuellement exprimé une proximité avec certaines de ses propositions, sans toutefois afficher un soutien clair et massif. L’acteur et écrivain Lorànt Deutsch a par exemple salué publiquement l’idée de rouvrir les voies sur berge aux voitures, l’une des mesures phares du programme de Knafo, qu’il a jugée « géniale et essentielle ».
Mais ces soutiens restent isolés et souvent indirects : contrairement à la liste d’Emmanuel Grégoire, qui revendique un large comité d’acteurs et de réalisateurs, la candidate d’extrême droite ne bénéficie pas d’un front culturel structuré.
En effet, beaucoup d’artistes hésitent à soutenir la droite, et plus encore moins l’extrême droite, pour plusieurs raisons historiques et sociologiques. D’abord, le milieu artistique français est historiquement marqué par une culture politique progressiste, héritée des luttes intellectuelles et culturelles du XXᵉ siècle, ce qui rend les engagements à droite minoritaires dans ces milieux. Ensuite, certains artistes craignent d’être associés à des projets politiques perçus comme hostiles à la liberté de création ou aux voix critiques. Plusieurs créateurs estiment par exemple que l’extrême droite a tendance à s’opposer ou à stigmatiser certaines formes d’expression artistique ou les opinions dissidentes. Enfin, dans un milieu très exposé médiatiquement, prendre position pour ces courants politiques peut entraîner polémiques, critiques ou boycott du public, ce qui pousse beaucoup d’artistes à rester prudents ou à éviter de se mouiller politiquement.
Dans le camp de La France Insoumise, les soutiens venus du monde artistique restent rares, mais quelques voix se font entendre.
Sur le volet soutiens artistiques et culturels pour La France Insoumise (LFI) et sa tête de liste à Paris, Sophia Chikirou, la dynamique est beaucoup moins visible et structurée que pour Emmanuel Grégoire. Contrairement au comité rassembleur d’acteurs et réalisateurs qui s’est formé autour du candidat socialiste, LFI ne semble pas bénéficier d’un « parrainage artistique » massif ou médiatisé autour de sa campagne municipale parisienne, du moins pas sous la forme d’une liste de célébrités engagées publiquement dans son comité de soutien.
Certaines personnalités du monde culturel ont toutefois affiché des soutiens politiques proches de l’insoumission ou de la gauche radicale, mais pas forcément directement au nom de la campagne municipale de Chikirou. Ainsi, Bruno Gaccio, scénariste et ancien auteur des Guignols de l’info, s’engage publiquement aux côtés des idées de La France Insoumise, candidat LFI battu, dans le VIIe arrondissement de Paris, le fief de Rachida Dati.
Sur la liste de Chikirou elle‑même, on trouve aussi quelques figures issues du monde culturel, surtout en tant que colistiers plutôt que soutiens médiatiques : l’actrice Sophie de La Rochefoucauld figure, par exemple, en bonne position sur la liste Nouveau Paris Populaire.
La chanteuse Theodora elle s’est invitée dans le débat politique avant les municipales, appelant ses abonnés Instagram à voter pour ce qu’elle qualifie de « vraie gauche », citant Lutte Ouvrière, le Nouveau Parti Anticapitaliste et La France Insoumise. Dans sa story, elle écrit : « Je suis très malade et il n’y a qu’une seule chose qui pourrait me sauver avant la tournée… C’est que vous votiez la VRAIE gauche (LO, NPA, LFI). Don’t be dumb ! Faites le bon choix. » Ce soutien ponctuel illustre bien le profil du réseau culturel insoumis : limité, décentralisé, mais marqué par des prises de parole directes et sans filtre, en décalage avec le comité d’artistes plus institutionnalisé d’Emmanuel Grégoire.
Globalement, le « casting » des artistes autour de LFI reste moins clinquant que celui de Grégoire : aucune grande figure du cinéma ou de la scène nationale n’a jusqu’ici fait écho d’un soutien comparable à ceux que revendique le camp socialiste, ce qui illustre les difficultés de La France Insoumise à mobiliser un réseau culturel autour de sa candidature municipale parisienne.
Dati ringardisée, mais n’a pas dit son dernier mot
Contrairement à Emmanuel Grégoire, qui a réussi à rassembler un large front d’acteurs et de réalisateurs autour de sa candidature, le camp de Rachida Dati affiche beaucoup moins de soutiens dans le monde artistique. Le principal nom qui s’est publiquement engagé à ses côtés est celui du chanteur Enrico Macias, venu soutenir la candidate lors de l’inauguration de son QG de campagne à Paris. L’artiste, qui avait pourtant soutenu Anne Hidalgo en 2014, a cette fois choisi de rejoindre la droite pour les municipales de 2026.
Pourtant, depuis son arrivée au ministère de la Culture, la candidate a multiplié les cérémonies et distinctions à destination d’artistes et de figures du spectacle, espérant sans doute élargir ses relais dans ce milieu traditionnellement plus proche de la gauche. Le rappeur Stomy Bugsy a ainsi été fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres lors d’une cérémonie au ministère en 2026 . D’autres personnalités ont été décorées par la ministre, comme le chanteur Pascal Obispo ou la chanteuse Chantal Goya, tandis que l’animatrice Karine Le Marchand a également reçu la médaille des Arts et des Lettres de ses mains . Mais, pour l’instant, ces gestes symboliques ne se sont pas traduits par un ralliement massif à sa candidature parisienne : contrairement à son adversaire Emmanuel Grégoire, la ministre peine encore à transformer ces marques d’attention envers le monde artistique en véritable comité de soutien.
Dans l’entourage de la candidate, on trouve quelques figures issues du sport ou des médias, comme Max Guazzini, ancien patron de NRJ et du club de rugby Stade français, engagé à ses côtés dans la campagne parisienne. Mais l’écart reste frappant : là où la liste d’Emmanuel Grégoire revendique des dizaines de soutiens venus du cinéma et du théâtre, le camp de Rachida Dati s’appuie surtout sur des élus de droite et des réseaux politiques, plutôt que sur un vaste comité d’artistes.
Malgré un score en deçà des attentes au premier tour, Rachida Dati n’a manifestement pas dit son dernier mot. La maire du 7ᵉ arrondissement et ministre de la Culture démissionnaire, entend bien peser dans l’entre-deux-tours et rappeler qu’à Paris, rien n’est jamais joué d’avance, spécialité politique dont elle a déjà montré qu’elle maîtrisait les codes. Forte d’un électorat fidèle dans l’ouest de la capitale et d’une notoriété qui dépasse largement le cadre municipal, la candidate de droite continue de se poser en principale alternative à la majorité sortante. Dans cette campagne éclatée, où la gauche cherche à se rassembler sans LFI, et où le centre peine à s’imposer, Rachida Dati espère encore transformer un premier tour mitigé en dynamique de second tour, en fusionnant sa liste avec celle Pierre-Yves Bournazel, le candidat d’Horizons et de Renaissance, tout en refusant la main tendue de Sarah Knafo.
A Paris, la politique municipale qui se joue surtout dans les cercles intellectuels et artistiques, les soutiens pour Emmanuel Grégoire ne sont pas seulement décoratifs. Ils donnent le ton d’une campagne, et d’une gauche parisienne qui revendique son ancrage culturel et sociétal. Reste à savoir si les applaudissements du monde artistique se transformeront en bulletins de vote. À Paris, on peut remplir un théâtre, et perdre une mairie. Rendez-vous est pris pour le deuxième acte, dimanche 22 mars à 20h.


