C’est une nouvelle étape dans le bras de fer engagé entre la France et Elon Musk. Mercredi 6 mai, le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire visant le milliardaire américain, son réseau social X – ex-Twitter – ainsi que plusieurs dirigeants de la plateforme, dans le cadre d’une enquête sur de possibles « dérives » du réseau social. Une décision lourde de conséquences : désormais, des juges d’instruction indépendants sont saisis et disposent de pouvoirs d’enquête élargis.
De la « liberté d’expression absolue » au soupçon de manipulation algorithmique
L’absence d’Elon Musk devant la justice française n’a pas freiné l’enquête. D’après les révélations du quotidien Le Monde, confirmées jeudi 7 mai par le parquet de Paris, une information judiciaire a été ouverte le 6 mai visant la maison mère du réseau social X — anciennement Twitter —, son propriétaire Elon Musk ainsi que l’ex-directrice générale de la plateforme, Linda Yaccarino, en poste jusqu’à l’été 2025. Cette décision intervient quelques semaines après la convocation restée sans réponse du milliardaire américain à une audition libre prévue le 20 avril. Une dizaine de cadres de l’entreprise avaient également été appelés à être entendus par la section cyber du parquet.
En toile de fond de cette procédure se dessine aussi une interrogation devenue centrale en Europe : jusqu’où un réseau social peut-il laisser prospérer la désinformation, les contenus haineux et les manipulations politiques au nom de la liberté d’expression ?
Une enquête née des soupçons autour de l’algorithme de X
L’affaire remonte à janvier 2025. Le député Renaissance Éric Bothorel signale à la justice des modifications jugées opaques de l’algorithme de X. Dans son signalement, l’élu évoque des contenus politiques radicaux mis artificiellement en avant ainsi que des risques « d’ingérence étrangère » dans le débat public français.
Très vite, l’enquête préliminaire s’élargit. Les magistrats s’intéressent à plusieurs infractions potentielles : manipulation du fonctionnement d’un système automatisé de données, utilisation illégale de données personnelles à des fins de ciblage publicitaire, diffusion de contenus pédopornographiques, propagation de deepfakes sexuels et contenus négationnistes générés via Grok, l’intelligence artificielle développée par xAI et intégrée à X.
En février 2026, les locaux parisiens de X sont perquisitionnés avec l’appui d’Europol et de la gendarmerie spécialisée en cybercriminalité. Puis vient la convocation du patron de Tesla et SpaceX.
Musk convoqué… puis absent
Le 20 avril 2026, Elon Musk et l’ancienne directrice générale de X, Linda Yaccarino, sont convoqués à Paris pour une audition libre. Le milliardaire ne se présente pas. Pourquoi cette absence ? Officiellement, X dénonce une procédure « politiquement motivée » et affirme que l’enquête française menacerait « la liberté d’expression ». Musk lui-même a multiplié les attaques contre les magistrats français sur sa plateforme, qualifiant certains procureurs de « marionnettes d’ONG de gauche ».
Mais juridiquement, l’absence à une audition libre ne bloque pas l’enquête. Elle peut, en revanche, pousser les juges à durcir leur stratégie. Avec l’ouverture d’une information judiciaire, les magistrats instructeurs disposent désormais d’outils beaucoup plus coercitifs : commissions rogatoires internationales, nouvelles perquisitions, saisies de documents, demandes d’entraide pénale aux États-Unis, voire mandat d’amener ou mandat d’arrêt international dans certains cas extrêmes si des mises en examen étaient prononcées.
Reste une difficulté majeure : les États-Unis coopèrent peu avec les autorités françaises dans ce dossier. Selon Reuters et plusieurs médias américains, le département de la Justice américain aurait refusé certaines coopérations, considérant le dossier comme trop politique.
Quand Musk rachète Twitter et promet la « liberté absolue »
Pour comprendre cette affaire, il faut revenir à octobre 2022. Après des mois de bataille juridique, Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars. Une acquisition financée à coups d’emprunts massifs et de participations d’investisseurs privés.
À peine arrivé, Musk licencie une grande partie des équipes de modération, dissout des cellules chargées de la lutte contre la désinformation et rétablit des milliers de comptes suspendus auparavant pour discours haineux ou désinformation. Le réseau devient X en juillet 2023, dans le cadre de son projet de « super-application » mêlant réseau social, paiement et intelligence artificielle.
Parmi les comptes réhabilités apparaissent plusieurs figures de l’extrême droite américaine, des complotistes et des influenceurs bannis après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021. Seul Donald Trump, pourtant réautorisé, choisira finalement de privilégier son propre réseau, Truth Social.
« Community Notes » contre torrents de haine
Sous Musk, X revendique un modèle fondé sur les « Community Notes », des notes collaboratives censées corriger les fausses informations. Mais de nombreux chercheurs et ONG dénoncent un système insuffisant, souvent trop lent face à la viralité des intox. Depuis 2023, les études universitaires et les rapports européens se succèdent : hausse des contenus haineux, explosion des fake news, amplification de comptes extrémistes, recul de la modération humaine. La Commission européenne a d’ailleurs ouvert plusieurs procédures au titre du Digital Services Act contre X pour manque de transparence algorithmique et insuffisance dans la lutte contre les contenus illicites.
Le réseau est également accusé d’avoir transformé l’économie de l’attention en machine à polarisation : plus un contenu choque, plus il génère d’engagement, donc de revenus.
Ce que risque Elon Musk
À ce stade, Elon Musk n’est pas mis en examen, mais l’ouverture d’une information judiciaire marque une accélération sérieuse du dossier. Les juges peuvent désormais chercher à établir si la direction de X a sciemment laissé prospérer certains contenus illicites ou manipulé l’algorithme afin d’orienter les débats publics. Si des infractions pénales étaient retenues, les risques sont multiples : amendes massives, poursuites pour complicité de diffusion de contenus illégaux, interdictions d’activité sur certains services numériques, voire responsabilité pénale personnelle des dirigeants.
Au-delà du cas Musk, cette affaire pourrait devenir un précédent mondial. Car c’est désormais toute une question qui se retrouve devant les juges : un patron de plateforme peut-il encore se retrancher derrière la « neutralité technologique » quand son réseau devient un amplificateur industriel de haine, de désinformation et de manipulations politiques ?



