Une mutation génétique identifiée par des chercheurs de l’Institut Imagine et de l’hôpital Saint-Louis éclaire les formes de psoriasis les plus résistantes. Pour la première fois, des patients jusque-là en échec thérapeutique ont bénéficié d’un traitement ciblé. Une avancée majeure qui ouvre l’ère d’une médecine personnalisée contre cette maladie inflammatoire chronique.
Chaque matin, Claire commence par le même rituel. Avant même de préparer son café, elle s’approche du miroir de sa salle de bains pour inspecter ses coudes, son cuir chevelu et le bas de son dos. Les plaques rouges sont-elles revenues ? Les démangeaisons vont-elles recommencer ?
À 42 ans, cette cadre parisienne connaît parfaitement le calendrier de son corps. Une réunion particulièrement tendue, un conflit familial, plusieurs nuits écourtées, et quelques jours plus tard les premières lésions apparaissent. Elles s’étendent progressivement, brûlent, démangent, puis finissent par disparaître… avant de revenir quelques semaines ou quelques mois plus tard.
« On me disait que le stress déclenchait les poussées, alors j’ai essayé le yoga, la méditation, les cures thermales. Les traitements fonctionnaient parfois quelques mois puis plus rien. J’avais l’impression que mon corps leur échappait », raconte-t-elle.
Son histoire ressemble à celle de milliers de personnes atteintes des formes les plus sévères de psoriasis. Mais une découverte française, annoncée en juillet 2026, pourrait profondément changer leur avenir.
Une maladie bien plus complexe qu’un simple problème de peau
Longtemps considéré comme une affection dermatologique, le psoriasis est aujourd’hui reconnu comme une maladie inflammatoire chronique dans laquelle le système immunitaire se retourne contre l’organisme. En Europe, entre 3 % et 7 % de la population est concernée. En France, cela représente plusieurs millions de personnes. Les lésions apparaissent le plus souvent sur les coudes, les genoux, le cuir chevelu ou le dos, mais la maladie peut également toucher les ongles et s’accompagner d’un rhumatisme inflammatoire particulièrement invalidant.
Contrairement à une idée reçue, le stress n’est pas la cause du psoriasis. Il agit comme un puissant facteur déclenchant ou aggravant chez des personnes génétiquement prédisposées. Une infection, certains médicaments, un traumatisme cutané ou encore des bouleversements hormonaux peuvent également provoquer une poussée.
Depuis une vingtaine d’années, les biothérapies ont révolutionné la prise en charge de nombreux patients. Pourtant, une minorité continue d’enchaîner les traitements sans jamais obtenir de rémission durable. Pendant des années, les médecins ne comprenaient pas pourquoi.
Le mystère des patients résistants enfin résolu
C’est précisément cette énigme que s’est attachée à résoudre une équipe internationale coordonnée par le Pr Hervé Bachelez, dermatologue à l’hôpital Saint-Louis (AP-HP), chercheur à l’Institut Imagine et à l’Université Paris Cité. Leurs travaux, publiés en juillet 2026 dans le Journal of Experimental Medicine, révèlent qu’une partie de ces patients ne souffrent pas exactement de la même maladie que les autres.
Les chercheurs ont identifié une mutation rare du gène ADAR1. Ce gène joue normalement un rôle de sentinelle du système immunitaire. Il empêche l’organisme de s’attaquer à ses propres molécules d’ARN et limite les réactions inflammatoires excessives. Lorsque cette protection disparaît, la machine immunitaire s’emballe.
L’organisme produit alors en excès des protéines inflammatoires appelées interférons, responsables d’une inflammation chronique de la peau qui échappe aux traitements classiques. Autrement dit, certains psoriasis résistants ne sont pas seulement plus sévères : ils reposent sur un mécanisme biologique totalement différent.
Des traitements déjà existants… mais enfin utilisés chez les bons patients
La découverte ne s’est pas arrêtée au laboratoire. Une fois cette mutation identifiée, les chercheurs ont décidé de modifier complètement la stratégie thérapeutique. Parmi les 21 patients porteurs de cette anomalie génétique identifiés dans l’étude, 12, tous en échec après de nombreuses lignes de traitement, ont reçu des médicaments ciblant précisément cette voie inflammatoire.
Les médecins ont utilisé des inhibiteurs des voies de signalisation impliquées dans cette inflammation, notamment l’upadacitinib, inhibiteur de JAK1 déjà utilisé dans certaines maladies inflammatoires, ainsi que le deucravacitinib, un inhibiteur sélectif de TYK2 déjà autorisé dans le psoriasis.
Les résultats ont dépassé les attentes. Chez ces patients jusque-là considérés comme réfractaires, les équipes médicales ont observé des rémissions cliniques complètes, alors qu’aucune thérapeutique précédente n’avait permis de contrôler durablement leur maladie.
Vers une médecine de précision du psoriasis
Cette découverte pourrait transformer la manière dont les dermatologues prennent en charge les formes les plus complexes de psoriasis. Plutôt que de multiplier les essais thérapeutiques pendant des années, il deviendrait possible d’identifier très tôt les patients porteurs de cette mutation grâce à des analyses génétiques, puis de leur proposer directement le traitement le plus adapté.
Cette approche relève de ce que les médecins appellent la médecine de précision : ne plus traiter une maladie de façon uniforme, mais adapter la stratégie thérapeutique aux mécanismes biologiques propres à chaque patient.
« Cette découverte d’un nouveau modèle monogénique de psoriasis (…) ouvre la perspective de la mise en place d’une médecine de précision dans les maladies inflammatoires chroniques », souligne le Pr Hervé Bachelez dans le communiqué de l’AP-HP.
Une avancée qui dépasse largement le psoriasis
Au-delà de cette maladie, les chercheurs estiment que cette découverte pourrait avoir des répercussions sur d’autres pathologies inflammatoires chroniques. L’identification de mécanismes génétiques précis pourrait permettre, demain, de mieux comprendre pourquoi certains malades répondent parfaitement aux traitements quand d’autres accumulent les échecs thérapeutiques.
L’étude illustre également l’intérêt de rapprocher la recherche sur les maladies rares de celle consacrée aux maladies beaucoup plus fréquentes. En étudiant une mutation exceptionnelle, les scientifiques ont finalement éclairé une partie d’une maladie qui touche plusieurs millions de personnes.
Pour Claire, comme pour tous ceux qui vivent au rythme des poussées, cette découverte représente surtout un changement de perspective. Pendant longtemps, les patients les plus résistants avaient le sentiment d’être des exceptions incomprises. La génétique montre aujourd’hui qu’ils étaient différents, mais surtout qu’ils peuvent désormais être soignés autrement.
Sources
AP-HP, communiqué du 10 juillet 2026 : « Psoriasis : une découverte génétique clé ouvre la voie au premier traitement sur mesure ».
Journal of Experimental Medicine, juillet 2026 (travaux coordonnés par le Pr Hervé Bachelez).
Institut Imagine – Université Paris Cité.



